Culture Deluxe.

Lorsque l’on se promène dans le centre de Nantes en ce moment (août 2019), on voit partout (vraiment PARTOUT) des affiches pour un spectacle Royal Deluxe : « Les Miniatures » .
Royal Deluxe est la compagnie de spectacle, d’où est originaire la compagnie Les Machines de l’île à Nantes, qui rafle à elle toute seule la majeure partie des subventions culturelles locales. Aujourd’hui ce sont des structures indépendantes.J’avais entendu reparler d’eux dernièrement quand on est allé à la Drac avec le Collectif des Intermittents en Lutte.
Un camarade avait dit avec bcp de colère que « Royal Deluxe » arrive dans les quartiers populaires, dit difficiles, à Nantes pour un vaste projet culturel, ils prennent une énorme partie des subventions publiques qui ne vont pas, ou plus, à toutes les petites associations qui travaillent depuis de nombreuses années dans ces quartiers avec les difficultés qu’on connaît… On parle de 900 000 pour les nouveaux projets en cours à Nantes et déjà plusieurs millions d’euros entre 2007 et 2011 (1) . Récemment, la mairie de Nantes est allé les chercher, à la veille des élections municipales pour un « vaste projet culturel ».Samedi 3 août, on m’a proposé d’aller voir les spectacles « Les Miniatures » dans le quartier Bellevue.
Le spectacle avait lieu au milieu du quartier et était gratuit sur réservation.
On comprend bien le projet : amener La Culture (avec des majuscules) dans un quartier populaire.
La culture de qui et pour qui, sont les deux questions qu’il est nécessaire de se poser face à ce type de projet émanant des institutions culturelles et des collectivités territoriales. Au cours du spectacle, les réponses vont rapidement arriver, sans surprise, malheureusement.Je ne vais pas m’attarder sur l’aspect « artistique » du spectacle 🎭, juste dire que comme souvent entre les notes d’intentions qui le presentent comme un conte pour enfant, politique et traitant des sujets « sensibles » qui traversent la société et ce qui nous est donné à voir y a quand même une sacrée différence.
Les costumes sont magnifiques, les accessoires sont inventifs et, matériellement, il y aurait tout pour nous transporter et proposer au spectateur un vrai voyage spectaculaire et onirique.
Seulement voilà, il ya l’écriture et la mise en scène. Le spectacle est un enchaînement de scènes visuellement assez époustouflantes mais sans réelle trame. Il ya plutôt un prétexte, celui du voyage dans le temps, qui permet cet enchaînement d’époques et de lieus.
On pourrait dire que ça ne raconte rien mais ce serait passé à coté de ce que ça raconte de façon non intentionnelle : une vision du monde ancrée dans la blanchité et la masculinité, non sans un certain mépris de classe, maladroitement déguisé en critique sociale et politisue.Le spectacle débute sur un énorme gâchis et la destruction de près de 200 verres qui ne servaient que de décors pour le début du spectacle. En même temps quand on plusieurs millions de subventions, on est pas à un verre ballon près. Ça raconte quand même quelque chose….Pour la musique, puisque c’est aussi très signifiant, il s’agira d’une sorte de shuffle Best of rock de Baby Boomer. (Crosby Stils Nash and Young, Joe Cocker, Lou Reed, Leo Ferré etc…Le personnage centrale est une « femme de ménage », ou plutôt « La Femme De Ménage « , où le mot « ménage » a le dessus sur celui de femme. Un cliché sorti des années passées qui rappelle la publicité Pliz des années 80… À part son aspirateur, et son envie de devenir Reine on ne saura rien de cette femme…. Dans une des scènes chantées, la plus médiocre du spectacle, la fille de ce personnage se lamente que sa mère soit « femme de ménage ». Tout, mais pas ça! « .
On peut se poser la question de la justesse et la pertinence de ce genre de propos très situés quand on sait que le spectacle est joué au milieu d’un quartier très populaire ou il ya statistiquement bcp de personnes qui peuvent exercer des métiers de nettoyage.
Il n’y aura aucune critique sociale sur les conditions de travail abominables que rencontrent ces personnes, ni sur le fait que ce soit un travail qui subit une très forte racialisation (bcp de personne sur-qualifiées se retrouvent à exercer ce métier malgré des diplômes, juste en raison de leur appartenance réelle ou supposée à tel ou tel groupe socio-ethnique). On ne nous donne à voir que le fantasme paternaliste qu’un homme bourgeois et blanc peut se fait de ce travail et de celles qui l’exercent.Ensuite les scenes de voyages temporels et géographiques s’enchaînent.
Premier malaise, dans une tentative irrespectueuse d’hommage à Josephine Baker, une comédienne blanche, vient se trémousser sur de la musique caribéènne. Vêtue tout en noir, avec des bananes accrochées à la taille et un peu partout. Un vieux cliché raciste qui dégouline de malaise.Ensuite un dialogue entre deux personnages se met en place et ils parlent « dans toutes les langues ». Pour les langues européennes on a le droit à des vrais mots assez intelligibles, mais tout à coup ça passe en mode « tching tching tchong tching » avec une voix nassillarde qui est, la aussi, un cliché raciste sur les langues asiatiques.
Ce genre de scènes sont malheureusement monnaie courante dans La Culture (blanche) , ayant vu une bonne vingtaine de spectacles du circuit subventionné, cette année, je sais de quoi je parle….Tout à coup dans le spectacle, sans qu’on s’y attende, détonne une énorme explosion. Une vraie, avec des flammes et de la fumée. J’ai même ressenti la chaleur sur mes joues alors que j’en étais assez éloigné.
Une explosion, comme ça, en pleine journée au milieu du quartier Bellevue, juste sous les immeubles où logent des gens.
La veille, des coups de feus avaient aussi detonnés mais ceux ci, à balles réelles, avaient fait un blessé. Ce quartier de Nantes est régulièrement au cœur de violences et plusieurs histoire de coup de feu font régulièrement les premières pages exaltées de la PQR. Comment peut avoir l’idée, au nom de La Culture, de faire subir ça aux habitants ? On peut imaginer le stress et la peur que cela peuvent générer, pour les gens qui sont chez eux, ne sont pas forcément au spectacle et entendent cette énorme détonation…Ensuite, en plein milieu de ce spectacle au ton plutôt léger et « onirique » et juste après l’explosion, l’auteur et metteur en scène a eu la bonne idée de mettre une réplique sculptée hyper réaliste du petit Aylan Kurdi, syrien de 5 ans retrouvé mort sur une plage. La photo et son utilisation avait fait l’objet de polémique, à ce moment là, pour son coté voyeuriste et irrespectueux et l’utilisation ad nauseam que les médias avides de sensationnalisme en avait fait. Son apparition dans ce « conte pour enfant » où de nombreuses personnes étaient en famille avec de très jeunes enfants est injustifiable tant artistiquement que politiquement. Ça ne raconte rien, on ne peut y voir que le voyeurisme gratuit et ethnocentré de l’auteur.Écœuré.e.s, nous avons donc quitté le spectacle.La Culture reste, ici, encore et avant tout une émanation de la blanchité masculine. Comment voir autre chose que cela dans ce spectacle qui ne s’adressait pas aux enfants, pas aux gens du quartier mais juste aux personnes, qui venaient principalement d’autre quartiers résidentiels et bourgeois de la ville. Comment y voir autre chose qu’une sorte de régurgitation post-coloniale et bourgeoise de La Culture.
Dans sa posture de dominant persuadé de detenir Savoir et Esthétique, l’auteur ne laisse aucune place à la rencontre et ni à d’autres formes de cultures populaires qui ne soit pas La Sienne.1.https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/nantes-44000/les-comptes-de-royal-de-luxe-auscultes-la-loupe-1772103Twitter :
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